L'échec de l'eNaira : leçons de MNBC pour l'Afrique du Nord
La première monnaie numérique de banque centrale d'Afrique a attiré des millions de portefeuilles, mais presque aucun usage. Le Nigeria la repositionne, une leçon pour l'Afrique du Nord.
À retenir
- L'eNaira, lancée en octobre 2021, fut la première MNBC d'Afrique, mais le FMI a constaté que 98,5 % des portefeuilles étaient inactifs sur une semaine donnée.
- En mai 2024, les transactions eNaira cumulées atteignaient 29,3 milliards de nairas, contre 611 000 milliards de paiements électroniques au Nigeria en 2023.
- En juin 2026, la stratégie Payments System Vision 2028 de la CBN a réorienté l'eNaira vers les paiements publics et transfrontaliers.
- Le Maroc explore un e-dirham ; la Banque centrale de Tunisie s'est dite au stade de la réflexion sur les MNBC.
En octobre 2021, le Nigeria lançait l'eNaira, première monnaie numérique de banque centrale (MNBC) d'Afrique. Cinq ans plus tard, la Banque centrale du Nigeria (CBN) reconnaît une adoption lente et repositionne l'eNaira comme infrastructure plutôt que comme portefeuille grand public. Pour les banques centrales de Tunisie, du Maroc et d'Égypte, qui étudient leurs propres projets, l'eNaira est l'un des rares cas concrets dont elles disposent.
Ce que l'eNaira devait apporter
L'eNaira est une forme numérique du naira émise directement par la CBN. C'est l'une des trois seules MNBC de détail en fonctionnement dans le monde, selon Central Banking. Comme les autres MNBC de détail, elle devait offrir au public un moyen de paiement numérique garanti directement par la banque centrale, avec l'inclusion financière et des transferts de fonds moins chers parmi les bénéfices attendus évoqués par le FMI.
Sur le papier, le Nigeria était un terrain logique : une population nombreuse et jeune, et une vaste économie informelle fondée sur les espèces.
L'échec de l'adoption, en chiffres
Les premiers résultats ont été décevants. Un document de travail du FMI publié en mai 2023 constatait que le système fonctionnait sans incident, mais que l'adoption n'avait pas dépassé une première vague limitée. Selon la synthèse de Cointelegraph :
- environ 1,5 % seulement des portefeuilles étaient utilisés au cours d'une semaine donnée, soit près de 98,5 % de comptes inactifs ;
- l'eNaira n'atteignait pas 1 % de la population ;
- moins de 1 % des comptes bancaires étaient reliés à un portefeuille eNaira ;
- environ 802 000 transactions avaient été réalisées sur la période étudiée, soit moins d'une par portefeuille.
Le nombre de portefeuilles a ensuite augmenté, notamment pendant la pénurie de billets provoquée par le changement de coupures début 2023, quand les Nigérians cherchaient toute alternative au cash, et via le versement d'aides sociales. En mai 2024, environ 13 millions de portefeuilles avaient été créés, pour la plupart inactifs, et les transactions cumulées depuis le lancement ne dépassaient pas 29,3 milliards de nairas pour 854 512 opérations, selon BusinessDay. À titre de comparaison, les paiements électroniques au Nigeria ont atteint 611 000 milliards de nairas sur la seule année 2023.
Pourquoi l'eNaira a peiné
Le diagnostic de la CBN elle-même est sans détour. Sa stratégie Payments System Vision 2028, publiée début juin 2026, reconnaît une adoption lente et pointe un engagement et une adhésion limités des acteurs lors de la conception et du déploiement, selon WeeTracker. La banque centrale y admet aussi que l'eNaira n'apportait guère plus que les applications bancaires, les portefeuilles des fintechs et le mobile money, plus pratiques.
Trois problèmes se dégagent :
- Aucun avantage clair pour l'utilisateur. Le Nigeria disposait déjà de virements bancaires rapides et d'applications fintech populaires. Un portefeuille de plus, aux mêmes fonctions, n'avait guère d'attrait.
- Peu d'incitations pour les intermédiaires. Le FMI relevait des effets de réseau faibles. Banques et fintechs avaient sans doute peu de raisons de promouvoir un produit susceptible de concurrencer leurs propres dépôts et flux.
- Une adoption contrainte plutôt que choisie. La pénurie de billets a gonflé les inscriptions sans créer d'habitudes durables.
Le virage de 2026 : du portefeuille à l'infrastructure
Avec Payments System Vision 2028, la CBN veut faire de l'eNaira une infrastructure en arrière-plan pour :
- les paiements de l'État aux particuliers, comme les aides sociales et les subventions ;
- le règlement transfrontalier, notamment pour le commerce dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine.
L'eNaira s'inscrirait aux côtés de l'open banking, de l'identité numérique et des dispositifs de paiement transfrontalier. C'est proche de ce que recommandait le FMI en 2023 : une stratégie claire vis-à-vis du mobile money et des projets pilotes sur les corridors de transferts de fonds.
Où en est l'Afrique du Nord ?
Les banques centrales d'Afrique du Nord en sont encore au stade de l'étude :
- Maroc. Bank Al-Maghrib travaille sur un projet d'e-dirham et en a exploré l'usage pour les paiements entre particuliers et transfrontaliers, avec l'appui du FMI et de la Banque mondiale, selon The Paypers. Elle étudie aussi des transferts transfrontaliers en MNBC avec la Banque centrale d'Égypte et la Banque mondiale. Le projet de loi marocain sur les crypto-actifs exclut explicitement les MNBC.
- Égypte. La Banque centrale d'Égypte participe à cette exploration transfrontalière. Dans les faits, son projet national le plus visible est le réseau de paiement instantané InstaPay, présenté dans notre article sur l'essor de la fintech égyptienne.
- Tunisie. En novembre 2019, l'agence russe TASS affirmait que la Tunisie avait lancé un « e-dinar », MNBC sur blockchain, avec une startup russe. La Banque centrale de Tunisie (BCT) a démenti : aucune MNBC n'avait été créée, et elle se limitait à étudier des alternatives, dont une MNBC, au stade de la réflexion, selon Cryptoast. Il ne faut pas confondre cet épisode avec l'e-Dinar de La Poste Tunisienne, un moyen de paiement électronique existant, présenté dans notre article sur e-Dinar et D17.
Les leçons pour la Tunisie et la région
- Résoudre un problème que les outils existants ne règlent pas. L'expérience nigériane montre qu'une MNBC doit offrir ce que les applications bancaires et les portefeuilles ne savent pas faire. En Tunisie, les gains les plus rapides viendront peut-être du paiement instantané et de l'interopérabilité entre banques, La Poste et établissements de paiement.
- Associer banques et fintechs dès le départ. La CBN cite elle-même le manque d'adhésion des acteurs parmi les causes de l'échec. Les intermédiaires ont besoin d'un modèle économique.
- Commencer par les flux publics et transfrontaliers. L'eNaira finit là où elle aurait pu commencer : paiements sociaux et règlement. Pour une économie aussi dépendante du cash que la Tunisie, les paiements de l'État sont un premier cas d'usage naturel, comme l'explique notre article sur le cash et l'informel.
- Mesurer l'usage réel, pas les inscriptions. Treize millions de portefeuilles ne signifiaient pas grand-chose quand presque tous dormaient.
Une MNBC n'est pas un raccourci vers le paiement numérique. Elle fonctionne mieux comme élément d'une stratégie de paiement plus large que comme substitut à celle-ci.
Questions fréquentes
Pourquoi l'eNaira a-t-elle échoué ?
L'eNaira n'apportait guère plus que les applications bancaires, les portefeuilles fintech et le mobile money déjà disponibles, et les banques avaient peu d'intérêt à la promouvoir. La CBN a elle-même reconnu, en 2026, un engagement et une adhésion insuffisants des acteurs.
L'eNaira existe-t-elle encore ?
Oui, mais la CBN la repositionne. Selon la stratégie Payments System Vision 2028, publiée en juin 2026, elle doit surtout servir d'infrastructure pour les paiements publics et le règlement transfrontalier, plutôt que de portefeuille grand public.
La Tunisie a-t-elle une monnaie numérique de banque centrale ?
Non. En 2019, la Banque centrale de Tunisie a démenti avoir lancé un e-dinar et indiqué qu'elle ne faisait qu'étudier des options. L'e-Dinar de La Poste Tunisienne est un produit de paiement distinct, pas une monnaie de banque centrale.
Sources
- Nigeria's eNaira, One Year After (Working Paper No. 2023/104) — International Monetary Fund
- IMF sees room for eNaira improvement in first-year assessment — Cointelegraph
- Three years in, eNaira struggles as transactions crawl to N29bn — BusinessDay
- Nigeria plans salvage job for its eNaira digital currency flop — WeeTracker
- Morocco's central bank advances digital currency — The Paypers
- E-dinar : la Tunisie devient le premier pays au monde à lancer une monnaie numérique de banque centrale — Cryptoast
Cet article est fourni à titre d'information et ne constitue pas un conseil juridique, financier ou en investissement. Les chiffres sont datés et sourcés ; vérifiez les dernières publications officielles avant toute décision.