Afrique

Les leçons de M-Pesa pour l'Afrique du Nord

M-Pesa a fait du Kenya une nation du mobile money, puis a échoué en Afrique du Sud. Cet écart est riche d'enseignements pour le marché tunisien des wallets.

Les leçons de M-Pesa pour l'Afrique du Nord

À retenir

  • M-Pesa a été lancé en mars 2007 après une lettre de non-objection de la Banque centrale du Kenya, sans attendre une nouvelle loi.
  • Les fonds des clients étaient logés sur un compte fiduciaire dans une banque commerciale et les agents préfinançaient leur trésorerie, ce qui limitait les risques dès le départ.
  • Sur l'exercice 2026, M-Pesa comptait environ 41 millions d'utilisateurs actifs mensuels et 182,7 milliards de shillings de revenus, soit 45,6 % des revenus de services de Safaricom au Kenya.
  • M-Pesa a échoué en Afrique du Sud, où la population était déjà bancarisée : la Tunisie doit partir de ses propres manques, pas copier le Kenya.
KSh 41,68tn
montant traité par M-Pesa sur les 12 mois à fin mars 2026
Capital FM, 2026
40,99M
clients M-Pesa actifs sur un mois au Kenya, exercice 2026
The Kenya Times, Safaricom FY2026 results
512 000
portefeuilles mobiles actifs en Tunisie, 1er semestre 2026
BCT Payments Bulletin No. 17 via Challenges.tn, 2026

M-Pesa est la success story fintech africaine la plus connue : un service de transfert d'argent par téléphone devenu, en moins de vingt ans, la colonne vertébrale de l'économie kényane. Mais il a aussi échoué lorsqu'il a été exporté vers un marché qui n'en avait pas besoin. Les leçons de M-Pesa utiles à l'Afrique du Nord tiennent moins à la technologie qu'à la réglementation, aux réseaux de cash et à l'adéquation avec les besoins locaux.

Les débuts de M-Pesa

Safaricom, l'opérateur kényan en partie détenu par Vodafone, a lancé M-Pesa en mars 2007. Le Kenya était alors très peu bancarisé : selon l'enquête FinAccess citée par l'Alliance for Financial Inclusion (AFI), 19 % seulement de la population avaient un compte bancaire en 2006, alors que 55 % avaient accès à un téléphone mobile.

Le principe : déposer des espèces chez un agent, les envoyer par SMS, puis laisser le destinataire les retirer chez un autre agent. La croissance a été rapide. L'étude de cas publiée par l'AFI en 2010 relève 2,5 millions de clients actifs en mai 2008, puis plus de 8,5 millions de clients et 12 000 agents en novembre 2009.

Leçon n° 1 : un régulateur qui choisit de dialoguer

L'étape décisive a été réglementaire. Le Kenya n'avait pas de loi sur le mobile money. En janvier 2007, le service juridique de la Banque centrale du Kenya (CBK) a conclu que M-Pesa ne relevait pas de l'activité bancaire, puisque les fonds n'étaient ni prêtés ni rémunérés. En février 2007, le gouverneur par intérim a délivré une lettre de non-objection assortie de conditions : intégrité du système, protection des consommateurs, lutte contre le blanchiment et tenue des registres.

La CBK a ensuite supervisé le service pas à pas. Safaricom devait obtenir son feu vert pour chaque nouvel usage, comme le versement groupé de salaires ou le paiement marchand en 2008, et transmettre des rapports mensuels. L'ancien gouverneur Njuguna Ndung'u a raconté en juillet 2026, selon Capital FM, avoir d'abord trouvé une banque centrale « très hostile », certains responsables y voyant un risque de blanchiment.

En Tunisie, le parallèle se trouve dans le bac à sable réglementaire de la BCT et le régime des établissements de paiement. Le cas kényan montre qu'un régulateur peut autoriser un nouveau modèle sous conditions strictes, puis ajuster les règles au fil de l'expérience.

Leçon n° 2 : protéger l'argent, puis bâtir le réseau

Deux choix de conception ont limité les risques dès l'origine :

  • Un compte fiduciaire. Les soldes des clients étaient logés sur un compte fiduciaire commun dans une banque commerciale : la monnaie électronique était toujours adossée à des fonds réels.
  • Des agents préfinancés. Les agents achetaient leur monnaie électronique à l'avance et Safaricom rapprochait les comptes chaque jour. Ni les clients ni l'opérateur ne portaient de risque de crédit sur les agents.

Le réseau d'agents était le véritable produit. Les Kényans faisaient confiance à M-Pesa parce qu'ils pouvaient reconvertir leur argent numérique en espèces près de chez eux. Un wallet sans points de dépôt et de retrait accessibles reste marginal, une leçon que Wave a ensuite appliquée en Afrique de l'Ouest (voir comment Wave a bousculé les prix du mobile money).

M-Pesa aujourd'hui

Près de vingt ans après son lancement, M-Pesa est le principal moteur de croissance de Safaricom. Selon les résultats de l'exercice clos en mars 2026, relayés par HapaKenya et The Kenya Times :

  • les revenus de M-Pesa ont atteint 182,7 milliards de shillings, en hausse de 13,4 %, soit 45,6 % des revenus de services au Kenya ;
  • le service comptait 40,99 millions de clients actifs sur un mois au Kenya ;
  • le nombre de commerçants acceptant M-Pesa a bondi de 71 %, à 3,1 millions ;
  • M-Pesa Éthiopie a atteint 5,2 millions d'utilisateurs actifs sur 90 jours.

Selon Capital FM, M-Pesa a traité 41 680 milliards de shillings sur les douze mois à fin mars 2026. Le Kenya affiche aussi l'un des taux de détention de compte les plus élevés d'Afrique : 90,1 % des adultes en 2024, d'après les données Findex de la Banque mondiale compilées par Intelpoint.

Leçon n° 3 : un modèle qui ne se duplique pas

Vodacom a lancé M-Pesa en Afrique du Sud en 2010 avec un objectif de 10 millions d'utilisateurs en cinq ans. En mars 2015, le service comptait environ un million d'inscrits mais seulement quelque 76 000 utilisateurs actifs, et Vodacom a annoncé sa fermeture en 2016, comme l'a rapporté ITWeb.

Les analystes cités par ITWeb sont clairs. L'Afrique du Sud était déjà largement bancarisée et les banques servaient les ménages modestes. M-Pesa n'apportait pas grand-chose de plus qu'un menu USSD. Le Kenya, lui, réunissait une large population non bancarisée, une forte culture des transferts entre ville et campagne, un régulateur ouvert et un opérateur dominant.

Ce que cela signifie pour la Tunisie et l'Afrique du Nord

La Tunisie se situe entre ces deux cas. Une grande partie des adultes reste hors du système bancaire, mais La Poste, les banques et les cartes couvrent déjà une partie de la population. Le mobile money reste modeste : selon le Bulletin des paiements n° 17 de la BCT, relayé par Challenges.tn, le pays comptait 512 000 portefeuilles mobiles actifs et 18 prestataires de services de paiement agréés au premier semestre 2026, pour 5,0 millions d'opérations d'un montant de 914,2 millions de dinars.

Le marché s'ouvre aussi aux opérateurs télécoms. En mars 2026, Tunisie Telecom a lancé le wallet Kashy avec Viamobile, établissement de paiement agréé, dans une trentaine de boutiques, selon Ecofin Agency.

Les enseignements concrets pour les fondateurs et régulateurs tunisiens :

  • Partir d'un besoin réel. Au Kenya, c'était l'envoi d'argent à la famille. En Tunisie, les candidats sont les transferts domestiques, le paiement des factures et des frais scolaires, et les transferts de la diaspora.
  • Les points cash font l'adoption. Bureaux de poste, commerces et boutiques télécoms peuvent servir d'agents si les règles le permettent et si la trésorerie est bien gérée.
  • Des règles proportionnées. Des fonds cantonnés et une approbation par étapes protègent les utilisateurs sans bloquer les nouveaux entrants.
  • L'interopérabilité est essentielle. Le wallet unique et dominant du Kenya n'est pas un modèle à copier. Le paysage tunisien du paiement mobile étant plus fragmenté, des infrastructures et des standards communs compteront davantage.

Entreprises citées

Questions fréquentes

Pourquoi M-Pesa a-t-il si bien réussi au Kenya ?

M-Pesa répondait à un besoin réel : envoyer de l'argent à travers le pays dans un marché où peu de gens avaient un compte bancaire. La Banque centrale du Kenya l'a autorisé sous conditions en 2007, et un vaste réseau d'agents permettait de convertir facilement espèces et monnaie électronique.

Pourquoi M-Pesa a-t-il échoué en Afrique du Sud ?

L'Afrique du Sud était déjà fortement bancarisée et les banques servaient les clients modestes : M-Pesa apportait peu de valeur ajoutée. En mars 2015, il comptait environ un million d'inscrits mais seulement quelque 76 000 actifs, et Vodacom a annoncé sa fermeture en 2016.

Combien de personnes utilisent M-Pesa ?

Safaricom a déclaré 40,99 millions de clients M-Pesa actifs sur un mois au Kenya pour l'exercice clos en mars 2026. M-Pesa Éthiopie comptait 5,2 millions d'utilisateurs actifs sur 90 jours. Le service est aussi présent dans d'autres pays africains via Vodacom.

Un M-Pesa pourrait-il fonctionner en Tunisie ?

Pas sous forme de copie. La Tunisie ne comptait que 512 000 wallets actifs au premier semestre 2026 et son marché est partagé entre banques, La Poste et établissements de paiement. Les leçons utiles sont une réglementation proportionnée, des fonds clients protégés et un réseau dense de points de dépôt et de retrait.

Sources

  1. Case study: M-PESA and the Central Bank of Kenya (2010) — Alliance for Financial Inclusion
  2. Ex-CBK Governor Ndung'u reveals M-Pesa faced initial resistance — Capital FM
  3. Safaricom hits historic KSh 118.4B net profit as Kenya core business surges — HapaKenya
  4. What went wrong for M-Pesa in SA? — ITWeb
  5. Paiements en Tunisie : le mobile et le commerce en forte hausse au S1 2026 (BCT) — Challenges.tn
  6. Tunisia's state telecom operator enters digital services with Kashy mobile wallet — Ecofin Agency

Cet article est fourni à titre d'information et ne constitue pas un conseil juridique, financier ou en investissement. Les chiffres sont datés et sourcés ; vérifiez les dernières publications officielles avant toute décision.

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