Écosystème

Fuite des cerveaux en Tunisie : quel impact sur la fintech ?

Plus de 7 000 ingénieurs ont quitté la Tunisie en 2025, selon leur Ordre. Ce que cette vague d'émigration change pour les équipes fintech, et comment réagir.

Fuite des cerveaux en Tunisie : quel impact sur la fintech ?

À retenir

  • Selon l'Ordre des ingénieurs, plus de 45 000 des quelque 110 000 inscrits sont partis, dont plus de 7 000 en 2025.
  • 41 % des Tunisiens et 67 % des moins de 30 ans envisageaient d'émigrer selon l'Arab Barometer 2025.
  • La fintech est particulièrement exposée, car un produit réglementé exige des ingénieurs seniors et des profils risque et conformité.
  • Avantages du Startup Act, participation au capital, recrutement dans la diaspora et partage des connaissances aident à retenir et remplacer les talents.
45 000+
ingénieurs partis, sur ~110 000 inscrits
Ordre des ingénieurs tunisiens, Oct 2025
7 000+
ingénieurs partis en 2025
Ordre des ingénieurs via Managers, 2026
67 %
des moins de 30 ans envisagent d'émigrer (2025)
Arab Barometer wave 9, via La Presse

La Tunisie forme des ingénieurs que les entreprises d'Europe, du Canada et d'ailleurs veulent recruter, et ils sont chaque année plus nombreux à partir. Pour une fintech, la fuite des cerveaux se traduit par des postes de développeurs seniors vacants, des salaires en hausse et des équipes à reconstruire tous les deux ans. Voici ce que disent les chiffres, et ce que les fondateurs peuvent raisonnablement faire.

Combien d'ingénieurs quittent la Tunisie ?

Les chiffres les plus cités viennent de l'Ordre des ingénieurs tunisiens :

  • En octobre 2025, le doyen de l'Ordre, Mohsen Gharssi (parfois orthographié Ghrissi), a indiqué que plus de 45 000 ingénieurs tunisiens avaient quitté le pays, sur environ 110 000 inscrits (La Presse, Webdo).
  • En mars 2025, l'ancien doyen Kamel Sahnoun avançait 39 000 départs sur 90 000 inscrits, soit près de 20 par jour.
  • Des chiffres attribués à l'Ordre et publiés par Managers en mai 2026 font état d'environ 6 500 départs en 2024 et de plus de 7 000 en 2025. Au rythme actuel, le cap des 8 000 serait franchi en 2026, mais il s'agit d'une projection.

Ces données ont leurs limites. Elles portent sur les ingénieurs inscrits à l'Ordre, pas sur l'ensemble des développeurs, dont beaucoup ne le sont pas. L'Ordre n'a pas non plus publié de méthodologie détaillée, et les totaux varient d'une déclaration à l'autre. Il faut les lire comme des ordres de grandeur.

Une génération tentée par le départ

Les ingénieurs s'inscrivent dans une tendance plus large. Selon les enquêtes de l'Arab Barometer, la part des Tunisiens qui envisagent d'émigrer a fortement augmenté depuis 2011 :

  • 22 % en 2011 ;
  • 46 % lors de la vague 2023-2024, le niveau le plus élevé jamais mesuré en Tunisie ;
  • 41 % lors de la vague 2025, dont 67 % des moins de 30 ans, contre 34 % des 30 ans et plus (selon La Presse).

Lors de la vague 2023-2024, 89 % des candidats potentiels au départ invoquaient des raisons économiques. Vouloir partir n'est pas partir, mais ces chiffres montrent la force de l'attraction pour la tranche d'âge que recrutent justement les startups.

Part des Tunisiens qui envisagent d'émigrer

Source : Arab Barometer (waves 8 and 9), via Arab Barometer and La Presse

Voir les données
LibelléValeur
Ensemble, 201122 %
Ensemble, 2023-202446 %
Ensemble, 202541 %
Moins de 30 ans, 202567 %
30 ans et plus, 202534 %

Pourquoi les ingénieurs partent

Les motifs sont surtout économiques :

  • Les salaires. En octobre 2025, Mohsen Gharssi a dénoncé des salaires d'embauche de 600 à 700 dinars par mois pour de jeunes ingénieurs. Il a aussi critiqué une rémunération d'environ 1 500 dinars pour des ingénieurs qui pilotent des projets de plusieurs millions.
  • La demande étrangère. Selon Mohsen Gharssi, les compétences des ingénieurs tunisiens sont très recherchées en Europe, au Canada et dans certains pays d'Asie.
  • Les perspectives de carrière. Les ingénieurs qui veulent travailler sur des produits compétitifs à l'international voient souvent plus d'options à l'étranger qu'en Tunisie.

Ce que le secteur conserve

Le vivier reste conséquent. En juillet 2026, Fakher Zaïbi, directeur général de l'Observatoire national de l'emploi et des compétences, indiquait que le secteur numérique emploie 120 000 personnes, dont 104 000 dans le privé. Il pèse plus de 3 % du PIB, et plus de 11 % en incluant les télécommunications. Il a plaidé pour davantage de diplômés et de meilleures conditions de rémunération et de travail afin de retenir les talents. Pour la fintech, le problème tient moins au nombre de développeurs qu'au manque de profils expérimentés : ingénieurs seniors, spécialistes de la sécurité, data engineers, personnes ayant déjà bâti des systèmes financiers réglementés.

Ce que cela implique pour les fintechs

La fintech est plus exposée que d'autres secteurs, pour trois raisons :

  1. Un produit réglementé exige des profils seniors. Systèmes de paiement, dispositifs LBA/FT, audits de sécurité : on ne peut pas tout confier à des juniors. La BCT attend des établissements de paiement de vraies fonctions de risque, de conformité et d'informatique.
  2. Les startups rivalisent avec des salaires étrangers. Une startup locale convoite souvent le même développeur qu'une entreprise européenne qui recrute à distance, et elle paie en dinars.
  3. Le droit du travail a changé. Depuis la réforme de 2025, les CDD sont encadrés et la sous-traitance de main-d'œuvre est interdite (voir la réforme du code du travail et les startups). En août 2025, le groupe Adecco a annoncé son départ de Tunisie en invoquant cette loi. Les startups recrutent désormais leurs équipes clés directement, en CDI, ce qui engage davantage les deux parties.

Ce que les fondateurs peuvent faire

Il n'existe pas de solution unique, mais certaines pistes reviennent :

  • Utiliser les outils du Startup Act. Le Startup Act permet à un salarié de prendre jusqu'à deux ans de congé pour créer une startup, et l'État prend en charge les cotisations sociales pendant la durée du label. Le coût réel de chaque recrutement s'en trouve réduit.
  • Proposer du capital, pas seulement un salaire. Des sorties comme le rachat d'InstaDeep par BioNTech montrent que le capital d'une entreprise tech tunisienne peut valoir beaucoup. Rares sont pourtant les salariés qui détiennent des stock-options.
  • Recruter dans la diaspora. Les ingénieurs partis forment un réseau, pas seulement une perte. Certains travaillent à distance pour des entreprises tunisiennes, investissent ou reviennent comme cadres seniors. La diaspora est aussi un marché (voir les transferts de la diaspora).
  • Former des juniors et anticiper le turnover. La documentation, les revues de code et le partage des connaissances limitent les dégâts lorsqu'un collaborateur s'en va.

En résumé

L'émigration des ingénieurs est un fait structurel en Tunisie, pas une crise passagère. Les chiffres de l'Ordre suggèrent que des milliers d'entre eux partent chaque année, et les enquêtes montrent que la plupart des jeunes Tunisiens envisagent de partir. Les fondateurs de fintech qui en tiennent compte (participation au capital, vraies responsabilités, équipes ouvertes au travail à distance) retiendront mieux leurs talents que ceux qui misent sur un retournement de tendance.

Questions fréquentes

Combien d'ingénieurs quittent la Tunisie chaque année ?

Des chiffres attribués à l'Ordre des ingénieurs tunisiens font état d'environ 6 500 départs en 2024 et de plus de 7 000 en 2025. En octobre 2025, le doyen de l'Ordre évoquait plus de 45 000 départs au total. Ces chiffres portent sur les ingénieurs inscrits et doivent être lus comme des ordres de grandeur.

Pourquoi les ingénieurs tunisiens émigrent-ils ?

Surtout pour des raisons économiques : salaires d'embauche faibles, et forte demande pour leurs compétences en Europe, au Canada et dans certains pays d'Asie. Dans l'Arab Barometer 2023-2024, 89 % des Tunisiens tentés par le départ citaient des motifs économiques.

Comment une startup tunisienne peut-elle retenir ses développeurs ?

Les pistes les plus courantes : proposer une part du capital, utiliser les avantages du Startup Act qui allègent le coût de l'emploi, confier de vraies responsabilités produit, recruter à distance dans la diaspora et anticiper le turnover par la documentation et la formation.

Sources

  1. Tunisie : plus de 8 000 ingénieurs et 1 600 médecins quittent le pays chaque année — Managers
  2. Mohsen Ghrissi sur l'exode des ingénieurs : « Il faut stopper l'hémorragie et améliorer les salaires » — La Presse
  3. Exode massif : plus de 45 000 ingénieurs tunisiens ont quitté le pays — Webdo
  4. Press Release: Migration Trends in the Middle East and North Africa Revealed in Latest Arab Barometer Survey — Arab Barometer
  5. Jeunesse tunisienne : l'espoir de 2011 cède-t-il à l'envie de partir ? — La Presse
  6. Tunisia's New Labour Law Forces a €24bn IT Hiring Giant to Quit the Country After 23 Years — Launch Base Africa

Cet article est fourni à titre d'information et ne constitue pas un conseil juridique, financier ou en investissement. Les chiffres sont datés et sourcés ; vérifiez les dernières publications officielles avant toute décision.

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